MON MIDI PETITE ET GRANDE HISTOIRE

Je m’appelle Jean Paul BERTHOUMIEU. Je suis né en 1953 à Saint André de Roquelongue dans les premiers contreforts des Corbières, à 18 km de Narbonne et à 14km de Lézignan- Corbières.

Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais ma petite histoire de ce que l’on appelait le Midi pendant une période de plus de 50 ans au travers de mes rencontres tout au long de ma vie familiale, scolaire, étudiante, sportive ou professionnelle

 

Mes premiers souvenirs sont ceux de ma petite enfance, de ma mère, de mon père, de ma famille.

 

J’ai eu une enfance heureuse, mon père Jean était un petit propriétaire-viticulteur. Beaucoup disait qu’il ressemblait à Jean Gabin, ça ne m’est jamais apparu évident, mais ce qui est sûr c’est qu’il avait de grands yeux bleus très clairs, des cheveux blonds qui ont blanchi rapidement.

    Mon père Jean

Il donnait une impression de puissance avec des mains énormes. Il ne m’a que rarement giflé, mais les quelques « beignes » que j’ai prises, je m’en rappelle encore. Il avait fait ses études à Saint André avec des instituteurs, M. Roujou et M. Bernard, dont il parlait avec admiration. Ce respect de l’instituteur, pas « l’instit », ce n’était pas le respect de l’autorité, c’était une forme d’admiration pour le savoir, pour l’exigence du travail bien fait, pour la justice, la morale, le sens civique qui lui avait été inculqués et qu’il transmettait comme cela tout simplement dans sa vie quotidienne. Après ses études primaires et son certificat d’étude, il avait rejoint « l’Ecole Pratique », aujourd’hui le lycée Victor Hugo à Narbonne, et il m’a toujours dit qu’il était un bon élève et que les études lui plaisaient. Malheureusement, la guerre de 1940 est arrivée et au bout de 2 ans, il a abandonné ses études, car disait-il « on crevait de faim », et il avait conservé un souvenir terrible de cette dernière année ou « nous n’avions même pas des topinambours à manger, on mangeait des vesses ». Il a toujours exprimé le regret de ne pas avoir pu aller au bout de ses études, cela aurait peut-être modifié son destin. Je ne crois pas que ce fut un véritable regret, plutôt le fait de n’avoir pu apprendre plus, de connaitre plus de choses.

Il était revenu sur l’exploitation familiale, chez ses parents, mon grand-père Guillaume et ma grand-mère Françoise. J’ai le souvenir de mon grand-père comme quelqu’un de grand, très sec, d’assez rigide et autoritaire.

C’était un grand chasseur, de lapin, de perdreaux et de lièvres. Il me racontait qu’il lui était arrivé de tuer des lapins sans fusil, d’un coup de pied, après l’avoir fait bloquer par son chien d’arrêt. Il avait fait la guerre de 14-18 dans le corps expéditionnaire à Salonique, il en avait ramené quelques souvenirs et quelques médailles, mais il n’en parlait que très peu, je pense que c’était un mauvais souvenir.

 Le Grand père Guillaume

Pendant la guerre de 1940, il s’était tenu un peu à l’écart car il avait peur que son fils, mon père, soit embarqué pour le travail obligatoire. Il soutenait cependant lors de cette période le maire du village Félicien Marty, notre voisin, qui, sans faire de résistance, manifestait plutôt une opposition au régime de Vichy et s’attirait les foudres de la milice locale, au demeurant active et nombreuse.

Jusqu’au jour où il avait trouvé un matin en ouvrant ses volets, glissé dans sa fenêtre un papier où il était inscrit « AVEC PETAIN OU CONTRE LA  FRANCE ».

Ce jour-là, il était devenu méchant, et avait attendu son heure. Cette colère était de plus associée à la « haine » de l’allemand, que nous avions dans la famille. En effet lors de la guerre de 14-18, le frère de ma grand-mère, Jules AMIEL, avait été blessé. Soigné à Rivesaltes, il avait rejoint le front immédiatement et volontairement sans même voir sa famille. Mon père me disait « il parait que c’était un drôle de cabourd ». Il avait été ensuite fait prisonnier, et avait été abattu en captivité, le 27 Octobre 1918, quelques jours avant l’armistice, dans des circonstances qui n’ont jamais été éclairées. L’histoire familiale que l’on se racontait le soir, disait que les allemands l’avaient abattu avant la fin de la guerre pour lui faire payer sa trop grande bravoure.

Jules Amiel et sa magnifique écriture

Cette phobie de l’allemand, associé à sa colère, le grand-père Guillaume était devenu à la fin de la guerre, membre du comité de Libération qui avait envoyé quelques miliciens, ses compatriotes villageois, en prison. Cela lui avait valu quelques solides inimitiés, dont dans sa rigueur, il ne se souciait guère.

Mon grand-père disparut au début des années 60, assez brutalement après quelques années difficiles. En effet ma grand-mère Françoise avait été paralysée par une attaque et elle ne se déplaçait plus. De plus cette attaque avait certainement eu des effets neurologiques et d’une bourgeoise paysanne fière et un peu hautaine (me disait ma mère), elle était devenue une grand-mère handicapée avec un esprit d’enfant. J’ai le souvenir d’elle totalement émerveillée par la première télé. Elle pouvait regarder fixement tous les programmes, et attendait avec impatience le journal dont le présentateur qu’elle appelait affectueusement Louis-Roland (Neil de son nom) était devenu le seul ami de sa solitude. Guillaume avait dû s’occuper d’elle et d’un paysan amoureux de la nature, il s’était retrouvé garde-malade enfermé dans sa maison, ce qu’il avait surement mal supporté.

Mon père revenu pendant la guerre, devint ouvrier pour mon grand-père. Ils exploitaient 7 ou 8 hectares de vignes qui permettaient à la famille de vivre correctement. Il me racontait pendant la guerre ses voyages en vélo dans les Hautes Corbières, pour aller chercher des provisions, son voyage en train dans le Lot pour aller chercher des semences, de l’ambiance particulière qui régnait à cette époque, les bals d’été qui se terminaient toujours en bagarre, du « résistant » qui n’était même pas recherché mais qui avait passé plusieurs mois caché dans une cuve, des disparités sociales dans le village avec les grands bourgeois qui menaient belle vie, fréquentaient les casinos, de la différence de classe qui pouvait être marquée sèchement comme cette toute petite femme qui répondit à un brave homme venu se plaindre que l’un des fils avait engrossé sa fille : «  quand je lâche mes coqs, vous n’avez qu’à rentrer vos poules ». De la pauvreté que pouvaient connaitre aussi les ouvriers journaliers pendant cette période.

Mon père était paradoxal, je crois qu’il n’aimait pas les vignes, il aimait le travail. Il accomplissait les divers travaux de la vigne avec passion, la taille ou chaque cep devait être parfait, dans la précision de la coupe, dans l’arrondie du « gobelet », dans le rajeunissement de la souche par l’élimination année après année des « souquets » superflus, dans la réflexion et la préparation de la taille de l’année suivante. Mais ce qu’il aimait le plus, c’était le travail du labour avec son cheval. « Mignon » était un cheval de trait, à la robe magnifiquement blanche, que mon grand-père avait acheté très jeune, et qui était devenu le meilleur ami de mon père. Je le revoie encore passer les quirpies, les grapins, couvrir, faisant des sillons impeccablement profond et droit, faisant des aller-retours incessant et éternellement parfait. C’était une sorte de fusion parfaite entre le maitre et le cheval qui connaissait le travail, qui réagissait spontanément à la moindre tension sur les rênes. De la haute école.

Et puis les tracteurs sont arrivés, « Mignon » a vieilli et un jour d’été, mon père est revenu à la maison, complètement affolé avec son cheval. Celui-ci s’était effondré dans une vigne dans les Courbaïrolles et mon père avait eu toutes les peines du monde à le faire relever et à le ramener à l’écurie. Il fallait s’y résoudre, et « Mignon » fut vendu à Giaccomi, le boucher de Lézignan. Ce furent des moments terribles, plus que la disparition d’un ami, ce fut la fin d’une époque.

Mon père a toujours eu une vie tranquille entre son travail, sa famille, peu de loisirs. Sans être pauvre, il fallait quand même gérer serré. Je fais partie de cette génération du baby-boom d’après-guerre où l’ascenseur social fonctionnait. Les années 60 furent extraordinaire pour cela. On était l’archétype du français moyen, la table en formica, la 2CV, la première télé, et le général. Mon père était gaulliste sans être encarté, la parole du général était parole d’évangile. Il avait vécu mai 68 comme la débandade de la France. J’étais revenu du collège Victor Hugo à Narbonne. On n’avait que peu d’informations. Un matin, mon père me fait lever et direction Narbonne :

« la grève est finie, je vais aller voir ton professeur principal et il est temps que ces conneries s’arrêtent. »

Mon professeur principal était un nommé Maffre, excellent professeur de français au demeurant.

Arrivé devant Victor Hugo, le dit Maffre était sur une estrade en train d’appeler à continuer la grève.

Désillusion totale, engueulade manière de se passer les nerfs et retour à Saint André.

Ma mère, Thérèse, est né Bertrand à Saint André. Elle était de 5 ans plus jeune que mon père. Elle était la 5ème des 9 enfants qu’avait élevé ma grand-mère Paule. Paule Bertrand née Dupuy était certainement une femme comme on n’en fait plus. Elle était née officiellement le 1er Janvier 1900 (en fait elle était née 6 mois plus tôt, mais son père avait décidé de la faire enregistrer à la mairie pour le changement de siècle).  C’était une très belle femme, les quelques photos que l’on possède de sa jeunesse en atteste.

Elle avait connu son grand amour très jeune, mais son amoureux était allé se faire tuer dans les tranchées. Elle avait toujours gardé au fond d’elle cet amour de jeunesse sans jamais en parler, sauf peu de temps avant sa mort où elle avait ressorti quelques lettres et menus souvenirs qu’elle avait souhaité emporter avec elle. En         , elle avait épousé mon grand-père Victor qui lui donnera 9 enfants. Après la période difficile de la guerre où il avait fallu élever et nourrir cette famille, Victor Bertrand était mort en 1948.Elle s’était retrouvé seule et avec un courage et une fierté extraordinaire, elle s’était consacré sans relâche à sa famille devenant le pôle d’amarrage de ses 9 enfants, de ses 20 petits-enfants, et de ses multiples petits-petits-enfants, de leur multiples compagnons ou compagnes, de leurs amis, de quelques voisins malheureux ou dans le besoin. Sa maison, qui se trouvait à une extrémité du village avec un espace plat qui servait de terrain de jeu et appelé tout bêtement « le terrain », était un peu la maison du bonheur. Ca rentrait, ça sortait, ça vivait, il y avait toujours quelqu’un d’invité autour de la table, Elle était toujours souriante, faisait la cuisine avec rien, elle était la bonté, la générosité, le dévouement. Elle était toujours là pour les siens, avait beaucoup souffert lorsque ses 2 derniers, Roger et Georges, et le mari de sa fille Simone avait été expédiés en Algérie. Lorsqu’un de ses enfants avait eu des difficultés, elle s’était chargée de l’éducation de certains de ses petits-enfants, et souvent on ne lui confiait pas les plus faciles (Bernard, Guy, Michel dit Péqué). Par tradition familiale, elle était radical-socialiste. Elle assumait et quand elle était critiquée sur les magouilles de la gauche de l’époque (c’était la 4ème et les débuts de la 5ème république), elle redressait fièrement son regard bleu et en souriant , rétorquait : « moi, je suis une pure !».  Elle était aussi très croyante, et dans ses dernières années, elle avait trouvé un peu de sérénité auprès des siens, de sa cousine Thérèse, qui venait souvent passer quelques jours auprès d’elle. Mes derniers souvenirs d’elle seront ses repas du dimanche midi, ou elle venait déjeuner chez nous, et très gourmande amenait toujours un Saint Honoré pour le dessert, en me disant : « je sais que tu l’aimes bien ». En fait, je crois qu’elle l’aimait beaucoup plus que moi.