LES FRAUDES, Sale moment

 

En 1982, nous avons eu la visite de la Répression des Fraudes. Brigade complète de 5 ou 6 gars. Je me souviens plus particulièrement de 2 d’entre eux : Alain Chatelet et Bruno Abadie.

Alain Chatelet avait le look de son personnage : jeune (moins de 30 ans), cheveux longs, jean serré, santiag, le vrai « cow boy ». Il poursuivra sa carrière en allant sévir dans le Beaujolais où il laissera un souvenir impérissable, avant de continuer à la Direction Générale à Paris où je pense, il est encore.

Bruno Abadie a été le responsable vin de la Répression des Fraudes à Montpellier pendant de longues années. Il a lui aussi laissé un grand souvenir en Languedoc en ayant, entre autre, la peau de la maison Rieux mais surtout en suscitant dans l’ensemble du monde viti-vinicole régional une antipathie extraordinaire et unanime.

Je pense que tous deux étaient de grands professionnels, mais il faisait leur métier en « tueur » à sang froid. Dans le film «  Le Cercle Rouge » de Melville, le directeur de la police considère que tout homme est un délinquant : «  Tous coupables, ils sont tous coupables ».

Cette pensée prédominait chez eux.

De plus, il semble que cette visite de 1982 avait été orientée, suite au congrès de Valence du parti socialiste d’Octobre 1981, et  la Répression des Fraudes allait être utilisée comme un instrument visant à détruire un homme en touchant son environnement économique.

La cible était clairement Yves Barsalou.

La même méthode avait été utilisée par Giscard d’Estaing contre Chaban avec le scandale des vins de Bordeaux de 1975.

Force est de dire que cette visite ne  s’est pas bien passée.

Pour plusieurs raisons

La première et la principale, c’est que nous n’étions pas nets…

On avait découvert ce métier à marche forcée, on passait un volume considérable, (800000 hectos par an), on était dépendants des appellations et des qualités de nos adhérents, qui ne correspondaient pas obligatoirement à la demande de nos clients et je dois avouer que la répression des Fraudes et la gestion scrupuleuse des Appellations, c’était quelque chose qui nous passait un peu au-dessus de la tête. C’était une sorte de méconnaissance joyeuse et inconsciente…sans vraie volonté de frauder, mais avec la volonté de conquérir des marchés et de satisfaire le consommateur.

D’ailleurs nous étions plutôt surchargés en appellations de niveau élevé et nos dépassements étaient plutôt sur les petites appellations. La balance financière de nos opérations était plutôt négative pour l’entreprise (c’est complexe, mais les spécialistes comprendront).

Entre livrer un bon vin en se couchant un peu sur la gestion des Appellations, et être scrupuleux avec la législation mais livrer un mauvais vin, on avait inconsciemment fait notre choix.

La deuxième, c’est que les « cow boy » et en particulier les 2 que j’ai cités, ont été odieux. Ils ont très vite compris qu’ils avaient levé un gros lièvre, et ils en manifestaient une sorte de satisfaction et d’ironie assez insupportables. Pour exemple j’ai fait avec eux la visite inventaire des chais, ils goûtaient quasiment toutes les cuves. Devant une Syrah au demeurant excellente, la remarque a été : «  ça sent la petite fille qui se néglige », et tout à l’avenant, c’était la provocation permanente.

Après 2 jours de ce contrôle où tout était bloqué, ils nous ont fait la demande de leur donner un registre qui était purement interne et qui répertoriait tous les mouvements réels du chai. Ils n’auraient jamais dû savoir que ce registre existait. Comment en avaient-ils eu connaissance ? Le leur donner nous faisait passer directement de la correctionnelle à la guillotine. On a répondu que ça n’existait pas et qu’ils n’auraient rien. Mais la tension montait et on sentait qu’il fallait en sortir ?

Le soir nous avons décidé de les virer.

Le lendemain matin 5 ou 6 membres des comités d’action menés par Jean Vialade ont fait irruption dans les locaux. Après une brève engueulade (brève mais violente), où un des agents de la RF (un vieux de Perpignan) avait tellement eu peur qu’il s’était caché sous la table, Jean Vialade fit un signe à un de ses hommes : « Pschtt », sauf qu’il le répéta 2 fois.

Dans la seconde,  2 roues de la voiture d’Abadie (une R16 verte) étaient crevées.

Erreur, avec une roue, on mettait la roue de secours et ils pouvaient partir, 2 roues ils ne pouvaient plus partir. Un vrai sketch…

Michel Raynaud est allé en catastrophe acheter une roue dans une casse voisine, pour qu’ils puissent partir. L’heure d’attente a été particulièrement longue et pénible pour tout le monde.

Chatelet qui avait des « cacahuètes », a même essayé d’emporter quelques documents qu’il a dû abandonner rapidement avant que ça ne dégénère.

Raynaud arriva avec sa roue et ils purent partir, promettant de rembourser la fameuse roue !!!

On attend toujours…

Quelques semaines après, l’affaire avait fait quelque bruit, les syndicats de la Répression des Fraudes avaient mis la pression, Yves Barsalou essaya d’éteindre le feu sans succès. Je dois aussi dire qu’ Yves Barsalou n’avait à aucun moment ni encouragé, ni participé de près ou de loin à ces opérations, et qu’au contraire quand il le découvrit, on se fit sérieusement engueuler.

Au contraire, il nous demanda d’organiser une « visite » des fraudes qui devait à tous prix, bien se passer, et de leur remettre tous les documents qu’ils demanderaient, même le fameux registre qui n’existait pas.

Du caviar….

Le dossier qui en sortit était terrible, ils n’avaient rien oublié, ils en avaient même rajouté.

Mais toutes ces tractations avaient pris du temps, le congrès de Valence était loin, Yves Barsalou était intouchable puisqu’il n’était même pas président au moment des faits, Michel Raynaud s’était auto-désigné « taulard de service », le pragmatisme économique avait pris le dessus et nous avions trop de poids dans une région en mauvaise santé pour que l’on puisse et veuille encore nous tuer.

Les syndicats de la RF essayèrent de relancer l’affaire, un article sortit dans  «  Les dossiers du Canard », article bien argumenté avec des chiffres qui ne pouvaient que provenir du dossier qui leur avait été transmis par la RF. Merci le secret de l’instruction…

Cet article nous fit trembler, car bien évidemment, certain de nos concurrents et amis se firent un malin plaisir de le faire circuler et il se retrouva sur les bureaux de tous les acheteurs de vins dans le monde.

Au bout du compte, il y eut quelques interrogations, mais peu de chose, et cela n’eut aucune influence sur nos activités et notre image dans le monde du vin.

Nous serons reçus au ministère par Jacques Berthomeau, qui était le conseiller vin du ministre Nallet, pour exposer le pourquoi et le comment. Je pense qu’il avait compris qu’il avait affaire à de braves gens qui avaient certainement voulu rouler trop vite et qui avaient mordu quelques accotements.

Il en sortit que l’instruction dura longtemps et que l’affaire perdit toute son acuité politique.

Quelques années après, la justice est lente, tout le monde voulait se débarrasser du problème, un procès eut lieu à Narbonne, procès où nous savions que nous serions condamnés à 200000 Francs d’amende. Les agents de la Répression des Fraudes se firent secouer par nos avocats, mais tout ça n’avait plus de sens, c’était pour le spectacle.

Les leçons à tirer de cette affaire sont nombreuses :

  • Tout d’abord la quasi-totalité des gens qui rentrent dans le monde du vin, n’ont aucune formation sur ce système d’appellations, sur le comment on gère un chai. Ils le savent au plan technique produit, ils sont totalement analphabètes en ce qui concerne la législation et surtout comment faire, car c’est quand même très compliqué au plan pratique.
  • La deuxième, c’est que la législation viticole française est d’une complexité et d’une telle rigueur qu’elle en devient quelquefois quasi inapplicable. Et encore, depuis les années 80, il y a eu certains assouplissements.
  • Enfin nous sommes dans un univers où notre législation est incompréhensible pour le reste du monde, même s’ils l’envient (les AOC ont fait la fortune des vins français). Nos problèmes sont considérés comme franco- français, c’est pour cela que l’article du Canard n’a eu aucun écho.

Le but de ce blog n’est pas là , mais améliorer la formation des gens qui vont dans ce métier, instaurer un vrai dialogue entre la DGCCRF et les professionnels ( pas les professionnels de la vigne mais les professionnels du vin, ceux qui travaillent dans les chais) et pouvoir se dire pourquoi , à un moment ou à un autre, on est obligé de franchir le Rubicon et essayer de trouver des solutions, simplifier et dépoussiérer la législation, c’est peut être utopique, mais c’est le sens vers lequel il faut aller.

Après il restera toujours les vrais fraudeurs, ceux qui font cela pour s’enrichir, mais c’est une autre histoire.

 

 

 

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