LES ADHERENTS

« Mon fils est un con… »

 Parmi nos adhérents nous avions ? Bentegeac, frère du préfet de région Languedoc-Roussillon qui a laissé dans cette région l’image d’un grand serviteur de l’état, à l’écoute, décideur et très impliqué pour ce beau pays. Son frère avait une carrure de paysan, jovial, souriant, d’une humilité et d’une amabilité sans pareilles.

Il avait acheté un domaine sur la commune de Lagrasse, le domaine des Auzines, lieu magnifique et sauvage, surement un très beau terroir, mais un peu tardif, donc assez difficile à mener surtout pour quelqu’un qui découvrait un peu ce métier.

Un jour juste après vendange, rouge de colère, il rentra dans mon bureau avec dans la main, une petite bouteille échantillon d’un liquide étrange blanc translucide.

  • Qu’est-ce que je peux en faire…, en montrant la fiole.
  • C’est quoi ?
  • Mon fils est un con !!! Je lui avais demandé de sulfiter une cuve de rosé à 2grs (ajouter 2 grammes de soufre par hectolitres),
  • Et alors…
  • Il a sulfité à 2 grammes par litres.
  • C’est énorme…
  • Et comme il est très con et qu’il n’avait pas assez de produit, il est allé en acheter…
  • Il va au bout de ses idées…

Je voyais dans ma tête le fils Bentegeac la voiture pleine de jerricans de SO2, qui consciencieusement rajoutait des litres et des litres de soufre dans cette pauvre cuve. A mourir de rire…

Evidemment, le vin était devenu totalement impropre à la consommation.

  • Je pense que vous avez réglé vos problèmes de sulfitage pour quelques années…

Et ce brave homme a sulfité sa cave pendant des années, non pas avec du SO2 mais avec le liquide de cette cuve sulfité à 100 fois la dose.

Laurent Bentegeac n’était pas si con que ça, mais quand on est jeune..

Il deviendra vendeur pour le Val d’Orbieu dans le CHR pendant de longues années, avant de s’installer comme agent toujours dans ce secteur sur la région de Montpellier, et c’est un très bon professionnel.

 

« Georges ! Ou sont passés les 7 hectos ?…. »

Georges Dardé était le président de la Coopérative de Berlou dans le Saint Chinianais, coopérative qui avait adhéré au Val d’orbieu en 1978.

C’était un de ces vignerons précurseurs qui avait engagé leur cave sur les chemins de la qualité, du terroir. Il dirigeait sa cave d’une main de velours, toujours souriant, toujours arrangeant , mais ne cédant jamais sur l’essentiel.

Georges, tout le monde l’appelait ainsi, était un homme d’une carrure imposante, toujours très bien habillé, blazer bleu marine, pantalon clair, cravate. Il avait un visage particulier, un compromis entre Raimu et Hercule Poirot, cheveu brun bien lissé en arrière, des yeux vifs, malins, une fine moustache, toujours souriant, une voix « héraultaise », moins rocailleuse que celle des audois, plus chantante et plus traînante et une bonhommie désarmante.

Nous montions chaque année pour assister à l’Assemblée générale de la Cave. Georges maîtrisait bien son auditoire, il avait cependant un opposant farouche et solitaire, nommé Rul, qui ne laissait rien passer.

Il y avait toujours le rapport moral et puis la présentation des comptes, faites par un des collaborateurs du cabinet Pastor, qui s’appelait  Cèbe originaire de Maraussan. Il avait pour habitude de présenter une sorte de balance volume pour expliquer ce qui avait été vendu en vrac, en bouteille, ce qui restait en stock etc..

Une année, il fait cette présentation et termine, pour équilibrer la balance, par

  • « Différence : 7 hectolitres »

Il aurait mis « Lies, pertes, manquants » , ce serait surement passé, mais différence !!!

L’opposant  Rul sauta sur l’occasion :

« Georges ! Ou sont passés les 7 hectos ?…. »

Georges fit semblant de ne pas entendre, Rul se mit à répéter sans cesse

« Georges ! Ou sont passés les 7 hectos ?…. »

Au bout de 2 minutes, le doute avait gagné la salle

«  Ou pouvaient bien être passés ces 7 hectos ? ».

Jean Claude Pastor endossa le coup et essaya de gagner du temps

«  Nous avons en effet un petit écart comptable, donnez- nous quelques minutes, nous allons éclaircir cela, et vous fournirons les explications, poursuivez l’ordre du jour ».

Les questions diverses se succédèrent avec des interventions de Marc Dubernet, du président Luquet, des questions de la salle etc..

Entre chaque intervention Rul revenait à la charge

-«  N’oublie pas, Georges, il faudra nous dire où sont passés les 7 hectos »

Il sentait qu’il avait trouvé un point de faiblesse et il prenait plaisir à torturer ce brave Georges.

Fin des questions diverses et Cèbe  revient au tableau, pas du tout à l’aise, il avait quitté la veste et la chemise commençait à transpirer. Il se lance dans une explication biscornue, pour dire simplement qu’il était incapable de dire où étaient passés ces 7 hectos.

Brouhaha dans la salle, Rul commence à dire qu’enfin on s’aperçoit que cette cave est mal gérée, l’ambiance commençait à chauffer.

Georges sentit qu’il était temps de reprendre les affaires en main.

Il nous la joua sentimental.

Il repris la parole, oubliant les 7 hectos, refaisant l’histoire, rappelant le long chemin parcouru, et au milieu de son discours, essuyant une larme, écrasant un sanglot, il glissait

« Me faire ça, à moi… »

Au bout de 10 minutes la salle était d’un silence de mort, les uns baissant la tête, les autres essuyant une larme que Georges leur avait arrachée, un applaudissement puis deux puis un crépitement, puis un vrai tonnerre.

Fin de l’assemblée générale.

Rul essaya un timide :

« On sait toujours pas où sont passés les 7 hectos ».

Il subit quelques rebuffades et comprit que le train était passé.

Georges Dardé décèdera quelques années après, d’autres présidents lui succéderont, malheureusement aucun n’aura le charisme suffisant pour continuer et amplifier le fantastique travail qui avait été fait.

Aujourd’hui Berlou est un magnifique terroir avec de beaux vins, mais il a manqué un souffle pour faire de ce coin béni quelque chose d’unique .

Ce terroir de schistes noirs est toujours là, reste à en tirer l’absolue quintessence.

 

Le Curé, L’Auberge, Denis, les chemises et la bulle :

 Cucugnan, son curé, son château de Quéribus et sa coopérative. Et ses vignerons..

La coopérative de Cucugnan était adhérente au Val d’Orbieu et c’était toujours très compliqué.

Les Vignerons faisaient les vendanges et ensuite, partaient à la chasse au Sanglier. De Octobre à fin janvier on était tranquille.

Chasse finie, les vignerons revenaient début février dans leurs vignes, dont ils n’avaient pas taillé le moindre cep, chasse oblige. Ce qui les mettait de mauvaise humeur.

Ils pensaient aussi à cette époque à négocier le prix de leur « Vin de Pays de Cucugnan » auquel ils tenaient comme à la prunelle de leurs yeux et ce nom de Cucugnan qui valait toutes les marques du monde. A coté Dior, Chanel et autres Louis Vuitton, c’était de la bistrouille pour eux.

Alors chaque année, on montait en pèlerinage à Cucugnan pour une assemblée générale qu’on savait compliquée, quelquefois épique.

Avant il fallait aussi prendre la température politique du village. Ils étaient tous socialistes, mais s’il existe des courants au PS, à Cucugnan c’était le Gulf Stream et El Nino combiné. Cela changeait tous les ans , avec des revirements, des trahisons et de nouvelles alliances.

Heureusement, la Cave avait un président Denis Picouilla, qui savait que l’intérêt du village était au Val d’Orbieu et qui arrivait à surnager dans ce Clochemerle improbable.

Chaque année, il fallait réexpliquer les objectifs, calmer les ardeurs, faire comprendre que ce n’était qu’un Vin de Pays que nous payions plutôt bien d’ailleurs. C’était pénible et quelquefois arrivait l’obus qu’on avait pas vu venir.

Ce fut le cas un jour pour Jean Marie Monié, maire de Cucugnan et conseiller général, qui s’était invité à l’Assemblée. Il l’avait transformé en tribune politique villageoise, répétant sans cesse qu’il fallait un « projet » pour le village, sans qu’on ne connaisse au bout d’une heure la moindre bribe de ce projet.

Le conseil général venait de connaitre une grande désillusion avec le scandale de la Bulle de Fleury, sorte d’observatoire sous- marin, qui avait coûté un bras et connu tous les déboires.

Après une heure d’intervention, et avoir épuisé tout le monde, Jean Marie Mounié demanda s’il y avait des questions sur son fameux projet auquel personne n’avait rien compris. Personne sauf un, un nommé Gauch qui, me semble-t-il, était un supporter du maire les années précédentes et qui avait du passer dans l’opposition :

  • Jean Marie, parle-nous de la Bulle ?

Brouhaha- Engueulade générale- Fin de l’Assemblée Générale.

Cucugnan, c’était quelquefois pagnolesque.

Nous avions demandé à la cave de nous trouver une photo représentative de Cucugnan et nous avons reçu cette photo, d’anciens vignerons réunis autour d’un verre de vin sous une glycine. Ma foi, convivial, rustique et sympathique.

Yves Barsalou qui passait par là, tua d’une phrase la magie de la photo :

  • Le marchand de chemise a du passer la semaine avant, ils ont tous la même…

Une exécution de première classe.

Cucugnan, ça pouvait aussi être dramatique.

Ce magnifique terroir a un gros défaut, il est très tardif, et dans les années difficiles, les conséquences peuvent être terribles.

1987, vendanges les plus pourries qui aient pu exister de mémoire de Languedocien. Et à Cucugnan c’était l’enfer, la cave entière était phéniquée, les vins étaient marrons, sans couleur, avec des odeurs putrides. Une catastrophe.

Il existait à cette époque des systèmes de distillation, préventive, obligatoire etc..

Mais Cucugnan n’en bénéficiait quasiment pas, car les rendements hectares étaient trop faibles. Et même, compte tenu de ces petits rendements, le prix bas de la distillation aurait ruiné le village.

Nous avions à cette époque de grosses coopératives de l’Hérault qui pouvait bénéficier à plein de ces distillations. Et étant précoce, elles avaient produit des vins très corrects.

Une noria de camions sont partis de ces coopératives pour les distilleries, faisant entre temps un crochet par Cucugnan, ce qui n’était pas tout à fait sur la route.

Alain Brantus, directeur de l’Ucorel, se marrait: « Ce vin de Cucugnan a un petit relent de Coteaux du Libron. »

Je ne regrette pas aujourd’hui que l’on ait fait ces opérations. On a certainement, sans que personne ne le sache, sauvé le village.

Après chaque assemblée générale, on terminait à l’Auberge du Curé pour les charcuteries en entrée, les fayots et le civet de sanglier, on l’avait bien mérité.

Le retour par les gorges de Padern était difficile..

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *